Commémoration de la victoire du 8 mai 1945
lundi 8 mai 2023 - Alizay
Mesdames et Messieurs, Anciens Combattants, Élus, citoyens, écoliers, amis, Bonjour à toutes et tous, Vous le savez, nous sommes réunis aujourd'hui pour commémorer la Victoire des forces alliées sur l'Allemagne nazie et la fin des combats de la Seconde Guerre mondiale en Europe, le 8 mai 1945. Je précise "en Europe" car le conflit s'est poursuivi après cette date - surtout en Asie - avec même, pour la première fois, l'utilisation par les Américains de la bombe atomique sur Hiroshima puis Nagasaki en août 1945. Tant est si bien qu'en réalité, il a fallu attendre la capitulation japonaise le 2 septembre 1945 pour clore véritablement cette Seconde Guerre mondiale démarrée, quasiment jour pour jour, six ans plus tôt. Pendant ces six années de conflit, tant de personnes ont perdu la vie que les estimations quant au nombre réel restent difficiles, voire impossibles. On parle de 60, 70, 80 millions de victimes dont près des trois quarts étaient des civils. Rendez-vous compte qu'il faudrait plusieurs années simplement pour vous lire, nuit et jour, l'identité de chacun des disparus… Rappelons encore les souffrances des dizaines de millions de blessés et de déplacés, le déchirement de tous ceux devenus orphelins, veuves ou veufs. Avec quatre fois plus de morts que lors de la guerre 14-18, la Seconde Guerre mondiale s'avère le conflit le plus meurtrier de tous les temps. Comme jamais, il vit des industries entières travailler à la guerre, mais pas seulement. Car à toutes ces statistiques macabres, il faut ajouter les sommets d'horreur atteints par la barbarie nazie. Aux abominations habituelles – violences, viols, tortures, exécutions sommaires, mutilations, traumatismes, exodes, destructions, spoliations – est venu s'ajouter l'insoutenable. L'Allemagne nazie, aidée par tous ceux qui collaborèrent à la concrétisation de ce cauchemar, organisa méthodiquement la mise à mort de près de 6 millions de Juifs, soit les deux tiers des Juifs d'Europe. Enfants, femmes, hommes, jeunes ou vieux : ils furent affamés dans des ghettos, abattus par balle sur le front de l'Est ou exterminés dans les camps de concentration. Comme l'a chanté Jean Ferrat dans "Nuit et brouillard" : Ils étaient vingt et cent, Ils étaient des milliers Nus et maigres, tremblants, Dans ces wagons plombés Qui déchiraient la nuit De leurs ongles battants Ils étaient des milliers, Ils étaient vingt et cent. Vingt et cent et des millions ainsi surveillés, fichés, traqués, chassés, arrêtés, déportés, exploités, maltraités, affamés, abattus ou bien gazés et brûlés. A ces malheureux, s'ajoutèrent d'autres victimes qui subirent pour beaucoup le même sort : tsiganes, résistants, militants politiques, handicapés, homosexuels, francs-maçons… Ceux qui déplaisaient aux défenseurs d'une prétendue "race supérieure" subirent cette violence diabolique à une époque où l'enfer prit pour nom Auschwitz, Treblinka, Dachau, Ravensbrück, Sobibór et tant d'autres encore. Je ne ferai pas ici la liste des crimes épouvantables commis durant toute cette période tant ils sont nombreux et douloureux, choquants et odieux. Mais qu'il me soit simplement permis d'évoquer la tragédie d'Oradour-sur-Glane, ce village situé à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Limoges. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, ce bourg rural comptait environ 1600 habitants, soit la même taille qu'Alizay. Le samedi 10 juin 1944, quatre jours après le Débarquement sur les plages normandes, la division Waffen SS Das Reich encercla le village. Les hommes furent regroupés dans des bâtiments, les femmes et les enfants dans l'église. Et là, tous furent tués, simultanément, abattus ou brûlés. 643 victimes innocentes, tuées gratuitement dans cet acte monstrueux. Qu'y a-t-il à dire à l'humanité après tant d'inhumanité ? Tout d'abord que ceux qui commirent toutes ces monstruosités n'étaient pas initialement des monstres. Et, quand on y réfléchit, c'est sans doute encore bien plus effrayant… En disant cela, il ne s'agit nullement d'exonérer les hommes de leurs responsabilités et encore moins de les excuser de quoi que ce soit. Non, il s'agit, comme le fit la philosophe Hannah Arendt, de constater la "banalité du mal". Des gens a priori ordinaires, dans certaines conditions extrêmes, peuvent soudain commettre les pires atrocités. Méfions-nous donc de tous ceux qui sous des airs rassurants, participent à la banalisation des idées d'exclusion et de rejet. Une fois leur entreprise à l'œuvre, leur emprise est épouvantable, leur pouvoir d'embrigadement féroce, leur déferlement sans bornes. C'est ce qu'a si bien chanté Pierre Perret : "Attention mon ami, je l'ai vue, Méfie-toi la bête est revenue. C'est une hydre au discours enjôleur qui forge une nouvelle race d'oppresseurs. Y a nos libertés sous sa botte, Ami ne lui ouvre pas ta porte". Je vous l'assure : avec eux au pouvoir, la démocratie ferait un aller sans retour. Comme beaucoup, je m'inquiète de la disparition progressive de ceux qui ont vécu cette Seconde Guerre mondiale. L'an prochain, on célèbrera les 80 ans du Débarquement. En octobre dernier, Léon Gautier, dernier survivant des 177 Français du commando Kieffer, a fêté ses 100 ans, lui qui débarqua à Ouistreham, dans le Calvados. Se dresse donc devant nous un immense défi politique, social, éducatif : empêcher que notre société revive un jour pareille horreur. Nous avons donc un devoir de mémoire, mais de mémoire vive, active, offensive ! Parents et grands-parents, enseignants et animateurs, élus et citoyens, bénévoles et éducateurs, nous avons pour mission de faire partager toutes ces connaissances et expériences accumulées : livres, films, expositions, musées, lieux historiques, documentaires, témoignages mais aussi récits familiaux. De plus, notre région fut le théâtre de la plus grande offensive militaire jamais organisée dans l'histoire. Voilà une incroyable épopée dont il faut transmettre le souffle. Omaha Beach n'est qu'à 1h40 d'Alizay. Pensons-y, chaque 6 juin bien sûr, mais aussi tous les autres jours de l'année, admiratifs du courage inimaginable de ceux - essentiellement Américains, Canadiens et Britanniques - venus nous libérer au prix de leur vie, eux qui étaient souvent si jeunes. Au cimetière américain de Colleville-sur-Mer, la moyenne d'âge des 10.000 soldats tombés sous les balles allemandes ne dépasse pas 23 ans. Puisque nous évoquons le Débarquement, n'oublions pas celui de Provence du 15 août 1944 qui permit notamment, par la suite, de libérer les ports de Marseille et Toulon. Parmi les 400.000 soldats participant à cette offensive, 250.000 le firent sous les couleurs de la France, dont une grande partie d'Algériens, Marocains, Tunisiens, ou Sénégalais. Cela aussi c'est notre histoire. Eux aussi sont notre histoire. L'autre point que nous devons garder en tête, c'est que le pire n'est jamais sûr. En effet, mais ça n'a guère été rappelé, il y a quelques semaines - le 2 février précisément – c'était le 80e anniversaire de la victoire de Stalingrad. Cette défaite des troupes du Troisième Reich et de ses alliés face à l'armée russe fut un tournant décisif. Soudain, ceux qui semblaient invincibles et indestructibles connurent enfin la défaite. Hitler pensait fonder un empire pouvant durer mille ans. Il n'aura tenu que quelques années. Lui-même finira par se suicider dans son bunker de Berlin le 30 avril 1945. Alors, ayons toujours en tête - et en nous - les paroles fortes du Chant des Partisans : " Dans la nuit la Liberté nous écoute". Même quand on ne la voit plus, la Liberté est là, prête à surgir tant qu'on y croit, car y croire, c'est déjà une liberté. Au-delà du courage physique et de la force morale, c'est cette conviction profonde qui a uni les Résistantes et les Résistants. Je veux encore insister sur un point qu'il m'est arrivé d'évoquer plusieurs fois récemment. Après deux guerres mondiales qui les ont tout particulièrement opposés, Allemands et Français ont su très rapidement trouver les voix de la réconciliation de manière exemplaire. Après la "boucherie" de 14-18, les destructions, les exterminations et l'Occupation de 39-45, qui aurait pu imaginer que nos deux nations allaient devenir si rapidement, si fortement partenaires économiques et politiques ? Nous partageons désormais la même monnaie, regardons parfois le même programme sur Arte et avons quasiment supprimé la frontière entre nos deux pays, une frontière que certains passent chaque jour pour aller travailler chez le voisin. Depuis 1989, existe même une brigade franco-allemande composée de 5 600 soldats. Vous le voyez, la réalité a parfois plus d'imagination que nous. Enfin, j'ai dit au début de mon propos que nous étions ici pour commémorer, c’est-à-dire rappeler par cette cérémonie, le souvenir de cette Seconde Guerre mondiale. Chacun le comprend, il y a eu bien trop de drames pour en faire une fête. Pour autant, nous devons célébrer une victoire. Une victoire sur la barbarie nazie, sur le racisme, sur la haine de l'Autre. Et plus encore que la victoire de cette guerre, nous pouvons et devons célébrer la victoire de la Paix. C'est sans doute ce qu'auraient souhaité toutes celles et tous ceux qui y ont contribué. Vive la Paix et vive la Liberté ! Je vous remercie.
