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Commémoration du 19 mars 1962

mardi 19 mars 2024

Monsieur le Président, Monsieur le Maire de Pont de l'Arche, Messieurs les porte-drapeaux, Mes chers Collègues, Mesdames et Messieurs, Je souhaite tout d'abord vous remercier d'être présents ce matin, réunis à Pont-de-l'Arche devant le monument aux Morts. Nous participons ainsi à la journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc. Cette date du 19 mars correspond au jour anniversaire du cessez-le-feu de la guerre en Algérie en 1962. Et cette journée permet également de commémorer les accords d'Évian signés le 18 mars 1962. Nous souhaitons ainsi garder aussi vivante et vivace que possible la mémoire de toutes celles et tous ceux tombés, fauchés, emportés dans ce conflit parmi les plus sombres de notre histoire nationale. Nous voici maintenant arrivés au 62ᵉ anniversaire de la fin de cette guerre démarrée il y a bientôt 70 ans. Ces années qui passent démontrent toute la difficulté qu'il y a, et qu'il y aura, à assurer le devoir de mémoire. Qu'en sera-t-il quand les derniers témoins directs ne seront plus là ? Quels souvenirs prendront alors place ? Que comprendront nos enfants et petits-enfants à tous ces dramatiques événements ? On le voit déjà pour la 1ère Guerre mondiale puisque le dernier Poilu, Lazare Ponticelli, est décédé il y a tout juste 16 ans. Je pose toutes ces questions avec d'autant plus de gravité que le risque est toujours grand de falsifier et d'instrumentaliser l'Histoire comme on le voit trop souvent, notamment quand il s'agit de la Seconde guerre mondiale. Nous avons d'autant plus besoin de connaissances et d'éléments de compréhension que ces périodes de conflits redeviennent étrangement contemporaines, même pour nous Français. Certes, nous avons eu notre lot de guerres tout au long de ces 60 dernières années, mobilisant nos troupes au-delà de notre territoire. Il est même arrivé que les combats ne soient plus qu'à quelques centaines de kilomètres de notre frontière lors de la guerre en Yougoslavie entre 1991 et 2001. Or, les atrocités de la guerre ont resurgi dans notre quotidien il y a deux ans avec l'invasion de l'Ukraine par la Russie, débutée le 24 février 2022. Une violation du droit international intolérable qui prend des allures fratricides. Et que dire alors du conflit israélo-palestinien, reparti comme jamais depuis les atrocités inqualifiables du Hamas le 7 octobre auxquelles le pouvoir israélien répond par un déluge de feu, de fer et de sang qui pourrait avoir déjà fait 30.000 morts parmi les Gazaouis, dont une majorité de femmes et d'enfants. Dans les deux cas, même si comparaison n'est pas raison, voilà qui vient faire écho à notre propre histoire, notamment celle de la colonisation. Car, en Ukraine comme en Palestine, il est, comme toujours, question d'occuper une terre en prétendant en être le légitime propriétaire. Notre propre période de colonisation nous effraie par tout le mal qu'elle a pu nous faire comme par tout le mal qu'elle nous a fait faire pour nous imposer. Avec le recul qu'offre le temps qui passe, il est devenu de plus en plus incompréhensible que l'emprise d'un pays sur un autre ait pu être voulue, admise, organisée pendant plus de 130 années. Et comme si une telle situation ne suffisait pas, il a fallu y ajouter l'échec patent de la décolonisation. Après la Seconde guerre mondiale, la France est ainsi passée du statut de pays occupé à celui de puissance occupante, de nation agressée à pays agresseur. Bien sûr, les Français qui vivaient dans les colonies, plus encore quand ils y étaient nés, ne voyaient pas les choses ainsi, eux si attachés à la terre où ils vivaient. Mais la colère qui devait monter jusqu'à l'explosion allait faire apparaître un tout autre ressenti. À peine débarrassée des dernières poches allemandes encore présentes sur son territoire jusqu'en 1945, la France se retrouvait à nouveau en guerre mais dans une inversion des rôles aujourd'hui encore douloureuse à notre souvenir. Ce fut d'abord dans la terrible Guerre d'Indochine de 1946 à 1954 qui mobilisa près de 260.000 militaires métropolitains, nord-africains, légionnaires, africains. Ils sont plus de 83.000 à y avoir laissé leur vie. Or, à peine se terminait le conflit en Asie, à l'été 1954, qu'éclatait déjà - à la Toussaint de la même année - une autre guerre qui allait, elle aussi, durer 8 ans. Pour cela, non seulement l'armée fut mobilisée, mais plus encore toute une jeunesse. On parle ici d'un million et demi d'appelés du contingent dont beaucoup n'avaient jamais quitté la métropole, jamais pris le train et encore moins un bateau pour traverser la Méditerranée. Vraiment, le sacrifice de cette jeunesse nous trouble et nous désole. 25.000 soldats français ont perdu la vie dans ce conflit. Mais la guerre qui fut menée là-bas fut épouvantable aussi pour les Algériens dont on estime à au moins 250.000 les pertes humaines, notamment civiles, soit dix fois plus encore que nos soldats. Terrible guerre avec ses attaques et attentats, ses enlèvements et assassinats ciblés, ses tortures et exécutions sommaires, ses combats, ses guet-apens, ses règlements de compte. Nous savons bien que de part et d'autres, des atrocités furent commises. Mais nul ne peut ignorer aujourd'hui le sens de l'Histoire et la leçon à en tirer pour l'avenir : l'auto-détermination des peuples ne peut être légitimement entravée. La démocratie, la souveraineté, l'égalité, la liberté ne sont pas des mots creux mais des principes fondateurs auxquels il est toujours risqué de s'opposer. Toutefois, en regardant ce qu'il advient des pays d'où la France dut partir, on put voir qu'il ne suffisait pas d'être débarrassé de l'occupant pour goûter au bonheur de la liberté. Dans l'ancienne Indochine, le Vietnam, le Laos et le Cambodge connurent d'autres guerres. La Tunisie, après parfois des années d'embellies, reste dans une situation très inquiétante. Le Maroc, pourtant si proche et familier, nous semble encore lointain avec sa monarchie autoritaire où les libertés ont certes progressé, mais sans que soient levés tous les tabous. Quant à l'Algérie, sous la férule du FLN, elle a connu la dureté d'un régime militaire et les années de plomb d'une guerre civile qui fit presque autant de morts que la guerre de libération. De 1992 à 2002, la décennie noire de luttes entre l'armée algérienne et différents groupes islamistes a plongé de nouveau le pays dans un chaos sanglant, meurtrier dont il peine encore à se relever. Si la révolte populaire a permis d'empêcher la réélection de Bouteflika en 2019, la répression est toujours l'ordinaire des Algériens. On peut d'ailleurs s'étonner qu'il en soit si rarement question dans le flux de nos informations. Voilà donc beaucoup de raisons qui expliquent qu'il soit toujours si compliqué de rétablir des relations apaisées. Et pourtant… Voyez comme nous avons su évoluer dans nos relations avec nos voisins anglais, italiens ou allemands contre lesquels on combattit par le passé. Ah, l'Allemagne contre laquelle nous fumes opposés lors des deux Guerres mondiales ! Désormais nous partageons la même monnaie, articulons nos politiques et avons quasiment effacé nos frontières. Chaque été, nos hôtels et restaurants, campings et plages accueillent des touristes allemands. Qui aurait pu penser une telle chose possible il y a 80 ans ? Quand cela sera-t-il enfin possible pour l'Algérie ? Car nos pays sont liés, bien plus qu'ils ne veulent l'admettre. C'est vrai pour de nombreuses familles françaises et tant de couples qui auront cette histoire commune à transmettre. C'est vrai encore de nos relations politiques, diplomatiques, économiques, sportives, de nos échanges artistiques. Tous ces liens qui se tissent chaque jour aideront à ce qu'enfin l'évidence de notre proximité et de nos complémentarités soit admise de chaque côté. Je l'ai déjà dit et répété : notre vision du présent et nos ambitions pour le futur ne doivent pas être nourries par les haines d’hier. Monsieur le Président, mes chers collègues, Mesdames et Messieurs, il nous faut sans cesse puiser dans ce qui fait la spécificité de la France, cette subtile articulation entre Liberté, Egalité et Fraternité, à laquelle j'ajoute la Laïcité qui permet à chacun d'exercer sa liberté de conscience et de croyance, cette laïcité qui fait qu'on ne peut ni imposer, ni empêcher, de croire. Telle doit être notre ambition pour qu'advienne un monde de fraternité et de réconciliation. Je vous remercie de votre attention.

Discours de Monsieur Arnaud LEVITRE, Maire d'Alizay, Conseiller départemental de l'Eure