Réforme des retraites (64 ans)
vendredi 3 février 2023
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Conseillers départementaux, Chers collègues : "Métro, boulot, tombeau !" "La retraite avant l'arthrite !". "Borne, out !" Voici quelques slogans des deux immenses rassemblements contre la réforme des retraites. Nous étions plus de deux millions dans la rue le 19 janvier, pas loin de trois millions le 31 janvier. N'ayons pas peur des mots : c'est historique ! Même en prenant les chiffres rabotés du ministère de l'Intérieur, il s'agit du meilleur démarrage d'une mobilisation depuis plus de 30 ans ! Les cortèges normands ont réuni 150.000 personnes mardi dernier : 40.000 au Havre, 22.000 à Rouen, 12.000 à Evreux. En pleine crise de l'inflation, de nombreux Français ont donc choisi de perdre une, deux, voire bientôt trois ou quatre journées de salaire ! Et encore, ces manifestants ne représentent que la partie visible des grévistes qui, ne sont eux-mêmes, qu'une partie des opposants. Car désormais, près de 3 Français sur 4 rejettent la réforme. Quant aux actifs, ils sont à 93% contre dépasser 62 ans. En fait, plus le gouvernement explique sa réforme, plus les Français y sont opposés ! Il faut dire qu'ils se souviennent des déclarations passées : - d'un Emmanuel MACRON qui jugeait "hypocrite de décaler l'âge légal", - d'un Olivier DUSSOPT qui trouvait "injuste" d'abandonner la retraite à 60 ans, - ou d'une Marlène SCHIAPPA expliquant que "Les gens veulent partir à la retraite avant de mourir de fatigue au travail". Pour ne rien arranger, Bruno LE MAIRE avait d'abord justifié autrement cette réforme : "Nous voulons poursuivre la baisse d'impôts et de taxes. Pour cela, il faut que collectivement, nous travaillions davantage. C’est l’objectif de la réforme des retraites". Donc, l'objectif de la réforme était de poursuivre la baisse d'impôts avec une générosité à faire pâlir un trader ! La réforme de la Taxe d'habitation nous coûte plus de 23 milliards. La suppression de la CVAE, c'est 15 milliards. Quant à L'ISF, il rapportait encore 5 milliards et demi en 2017. Des petites rivières qui font des grands fleuves et énormément de liquide pour très peu de ruissellement mais beaucoup d'évaporation fiscale ! Là, soudain, on a de l'argent magique qui coule à flot. Et après avoir tant baissé taxes et impôts, Emmanuel MACRON nous dit qu'il n'a plus de quoi financer les retraites ? Quelle blague. Celui qu'on a fait passer pour un "Mozart de la finance" est en réalité le "Beethoven du financement", totalement sourd à toutes les autres propositions. Qu'il revienne donc sur la suppression de l'ISF, de la CVAE et de la Flat tax ! Qu'il impose l'égalité salariale femme-homme qui rapporterait aussitôt 5 milliards et demi par an. Qu'il aille mettre le nez dans les 157 milliards d'aides publiques versés aux entreprises sans contreparties ! Qu'il récupère les autoroutes, autrefois bradées à des sociétés privées, qui ont depuis engrangé 55 milliards de bénéfices ! N'ayez crainte ! Les multinationales ne sont imposées qu'à 2 ou 3% ! Idem pour les 370 ménages les plus riches de France. Pour citer mon ami Sébastien JUMEL, député de la Seine-Maritime, nous avons bien l'impression que : "En Macronie, on fait le choix de faire payer les pauvres parce qu'ils sont les plus nombreux, et d'épargner les riches parce qu'ils sont nos amis". Autrement, pourquoi ne pas vouloir prendre l'argent où il est ? Désormais, les Français refusent qu'on règle un problème financier sans toucher à la finance ! Le Prix Nobel d'économie, Joseph STIGLITZ, milite même pour une taxation à 70% des plus grosses fortunes. Qui osera répondre au Prix Nobel qu'il n'y connaît rien en économie ? A ce mystère, j'ajoute un manque de sincérité manifeste. Le gouvernement a fait le choix de transmettre au C.O.R. des hypothèses volontairement dégradées pour creuser artificiellement le déficit annoncé. Insincérité aussi quand le gouvernement est contredit par le président du C.O.R. qui nous assure que "les dépenses ne dérapent pas", qu'elles "sont globalement stabilisées" et qu'à très long terme "elles diminuent dans 3 hypothèses sur 4". Forcément, Emmanuel MACRON a choisi la 4e ! Manque de clarté encore quand cette réforme des retraites passe par un "projet de loi de financement rectificative de la Sécurité sociale", ce qui permet d'accélérer le passage devant le parlement, voire d'utiliser une nouvelle fois le 49-3. Une stratégie contestable qui amènera prochainement le Conseil constitutionnel à se prononcer. Et que dire de cette prétendue retraite minimale à 1200 € ? C'est en brut, pour une carrière complète, au Smic. Des critères si difficiles à réunir qu'un rapport de la DARES indiquait n'avoir trouvé que 48 personnes sur 2 millions et demi, soit un seul bénéficiaire pour une ville de la taille d'Evreux ! Mais rien n'y fait, le gouvernement s'entête à nous faire croire que nous serions passés en une nuit du "quoi qu'il en coûte" d'Emmanuel MACRON, au "budget géré à l'euro près" de Bruno LE MAIRE, le tout avec une notable exception quand la prochaine loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit une hausse de 40% avec une enveloppe de 413 milliards que la guerre en Ukraine ne peut à elle seule justifier. Mais au moins, cela prouve que de l'argent, on sait en trouver. Tant mieux car les Français ne disent pas seulement qu'ils ne veulent pas d'une énième réforme, mais bien qu'ils ne pourront pas la supporter ! 1/3 des ouvriers et 1/4 des employés sont déjà touchés par des incapacités dès la 1ère année de retraite. En 2019, Emmanuel MACRON contestait le mot "pénibilité" car, disait-il, "ça donne le sentiment que le travail serait pénible". Il ignore sans doute qu'en automatisant autant notre production, cela a intensifié le travail pour augmenter la productivité, et donc... les gains dont il serait bon de revoir le partage pour financer nos retraites. Ce que comprennent aussi les Français, c'est que deux années de plus au travail - souvent les pires - ce sera deux années de moins à la retraite - souvent les meilleures. Et puis, on leur a déjà fait le coup en 1995, 2003, 2010, 2014, 2020 et là, en 2023. La retraite était à 60 ans, mais pour certains, comme Edouard PHILIPPE, il faudrait que ça soit bientôt 67 ans. Quand 37,5 annuités suffisaient, on a fait croire aux Français qu'il faudrait 40, puis 42 et maintenant 43 années. Chacun sait que ce sera impossible pour beaucoup. Alors, arrêtons de changer le pansement et commençons à penser le changement. L'autre satisfaction est de voir combien le Rassemblement national est une opposition en carton. Au moment de la grève du 19 janvier - tandis que le Président et une dizaine de ministres étaient en Espagne - Marine Le Pen envoyait des cartes postales depuis le Sénégal. Ses députés ne fichaient pas grand-chose non plus, ne déposant que 75 amendements quand les députés macronistes en étaient, eux, à 178 ! A croire que le RN est davantage d'accord avec ce projet de retraite d'Emmanuel MACRON que les macronistes eux-mêmes. La colère gronde et Emmanuel MACRON aura beau faire croire que "ça lui en touche une sans faire bouger l'autre", on voit que ça s'effrite autour de lui, de Marisol TOURAINE à François BAYROU en passant par Barbara POMPILI. Même Karl Gustaf SCHERMAN, celui qui a organisé le report de l'âge légal en Suède, dit au Président de ne surtout pas faire ça en France. Il y aurait sans doute eu moins d'angoisses en Macronie si Emmanuel MACRON et Elisabeth BORNE avaient eu l'expérience d'un conseiller municipal, départemental ou régional, celle d'un député ou d'un sénateur. Enfermé dans ses certitudes, Emmanuel MACRON pourra toujours contraindre. Mais il ne pourra plus convaincre. Or, vouloir passer en force, c'est bien ce qui "bordélise" le pays. Et désormais, 2/3 des Français tiendront le gouvernement pour responsable en cas de blocage. En 2019, répondant au magazine Time, Emmanuel MACRON expliquait : "J’ai probablement donné l’impression que je voulais réformer contre le peuple." Il annonçait alors : "Mon défi est d’écouter les gens mieux que je ne le faisais au tout début”. Il n'est jamais trop tard, surtout si des élus locaux peuvent lui apporter leur expérience de terrain. Voilà pourquoi, Monsieur le Président, mes chers collègues, je souhaiterais que vous vous exprimiez à votre tour à ce sujet, non pour me répondre à moi, non pour m'attaquer personnellement et chercher en vain à discréditer mes arguments, mais pour que les habitants de l'Eure sachent s'ils ont été entendus et s'ils peuvent compter sur vous. Je vous remercie.
